Publié le 2026-06-14
« Une ampoule sur trois en France brille grâce à l'uranium du Niger. »
La phrase tourne depuis 50 ans. Les données de l'ITIE-Niger — l'organe de transparence du Niger lui-même — disent autre chose.
Et elles démolissent les DEUX camps. 🧵
D'abord la part réelle. Sur 2005-2020, le Niger fut le 3ᵉ fournisseur d'uranium de la France : 17,9 % des approvisionnements (données Euratom). En 2022, 2ᵉ rang avec ~20 %.
Jamais « un tiers ». La formule confond un pic d'achats d'Areva vers 2007 avec une vérité permanente — et confond « part de l'uranium » avec « part de l'électricité ».
Le Niger n'est pas non plus un géant minier. En 2022, ~7ᵉ producteur mondial avec 2 020 tonnes (Agence Ecofin, Association nucléaire mondiale). À son sommet de 2008 : 4ᵉ, soit 8,7 % de la production mondiale (revue Hérodote).
Un fournisseur utile. Pas un robinet vital.
La preuve par les faits : depuis juillet 2023, la junte a bloqué les exportations d'Orano. Résultat sur le réseau français ?
La production nucléaire a quand même grimpé de +15 % en 2023, puis +13 % en 2024 (Agence Ecofin). L'uranium se stocke sur plusieurs années et se remplace. « La France à genoux sans le Niger » : faux.
Maintenant l'autre camp. « La France volait l'uranium, ou le payait une misère. »
L'ITIE-Niger a publié l'historique 1971-2022. Verdict : le « prix Niger » a été en moyenne de 31 178 FCFA/kg, contre 29 072 pour le cours spot mondial. La France a payé au-dessus du marché en moyenne — un surpaiement cumulé de ~456 milliards FCFA (analyse Afrik). L'AFP Factuel avait déjà débunké le « gratuit » en 2022.
Mais la moyenne cache une bascule. Au-dessus du spot 80 % des années entre 1971 et 1993 ; en dessous pendant le boom : vers 2007-2014, le cours dépassait 180 €/kg quand le contrat nigérien restait autour de 40-61 €.
Selon la décennie, la réponse s'inverse. Et sur 2014-2022, Afrique XXI note qu'Orano couvrait à peine ses coûts au Niger — loin des profits engrangés au Kazakhstan.
Le vrai grief nigérien n'est d'ailleurs pas le prix au kilo. C'est le partage.
Dans son droit de réponse (Le Sahel), l'État du Niger affirme : sur 1971-2024, Orano a commercialisé 86,3 % des 80 517 tonnes de la Somaïr, contre 9,2 % pour l'État — alors qu'Orano détenait 63 % du capital. C'est cet écart, pas un prix « cassé », qui nourrit la rupture (allégation gouvernementale, Orano n'a pas commenté).
Et la photo qui résume tout : le pays qui « éclaire les ampoules françaises » laisse 80 % des siens dans le noir. Seuls 20,1 % des Nigériens ont accès à l'électricité (Banque mondiale). L'uranium reste ~20 % de ses exportations (Coface).
LA LEÇON. Selon le CEA, le minerai d'uranium ne pèse que 5 à 7 % du coût de production du nucléaire — le reste, c'est l'enrichissement, les réacteurs, l'ingénierie, les déchets.
Autrement dit : 50 ans de bataille sur le prix au kilo se jouent sur une miette. La vraie valeur — et le vrai pouvoir — sont en aval. Le Niger n'a jamais eu de réel levier sur le réseau français ; la mine, elle, pesait lourd dans le budget nigérien. Cette asymétrie-là, ni « pillage intégral » ni « partenaire bienfaiteur », est la véritable histoire.
Si le minerai brut ne vaut presque rien sans l'aval industriel, le combat juste pour le Niger est-il le prix de l'uranium… ou la maîtrise de ce qui vient après l'extraction ?